septembre 21, 2008

Edito

Petite parole et grandes convictions

            L’information est notre jumeau journalier. Qu’elle soit écrite, audio ou audiovisuelle, elle accompagne nos sauts et nos déclinaisons. Elle a cette prétention inavouée de gouverner notre vision du monde ; de la plus immédiate à la plus lointaine. Qui peut s’en passer ? Qui peut prétendre à la surdité de cette voix off – consciente ou inconsciente – qui souffle à nos comportements leurs ambitions.

            Aujourd’hui plus que jamais le « mot » est POUVOIR. Une sorte d’hégémonie admise que nous sommes de plus en plus nombreux à nous disputer l’authenticité. De ceux qui président à nos destins à ceux qui émargent aux lisières de nos réussites sociétales. Parler vrai est le propre de tous ceux qui rajoutent une note au bémol collectif.

            Les prétentions du Scribouillard International  ont la modestie de leur sincérité. Nous sommes une apostrophe qui ose. Aussi, osons une outrance : le journalisme impartial est une imposture. Voilà qui devrait nous révéler un petit peu. Assurément objectif. Certainement pas neutre. Car feindre la neutralité face à l’événement, c’est abjurer l’individu pensant que l’acte journalistique brigue. La vie est partie pris. Nous ne regrettons pas cette affirmation. Nous la revendiquons même. Désacraliser la parole journalistique est la meilleure façon de la servir, de la situer dans son contexte, de la livrer à la lecture dans toute sa nudité ; donc dans toute sa vérité. 

L’actualité n’est pas un fait contingent. Encore moins une manifestation étrangère à nos appréhensions ou à nos certitudes. Elle opère une coupe transversale dans un monde complexe. S’obstiner à lui reconnaître une virginité qu’elle n’a pas n’est rien moins qu’une tromperie. Le regard que chacun de nous porte sur le monde ayant perdu son innocence, nous n’avons dès lors, plus que la candeur de nos équités. Notre univers n’est pas celui des impartialités ronronnantes. Il est plus périlleux. Il voudrait pouvoir divulguer, au risque de se tromper, le juste et l’injuste. Le certain et le probable.

Comment dans ce contexte s’approprier la parole sans être frappé du sceau du discrédit ? Nous reconnaissons aux faits une intelligence. Nous nous efforçons de la dire sans la trahir. Ainsi est notre devise. Sans compromis.

Raouf BOUTBIBA

juillet 16, 2008

SARKOZY, l’OTAN et la France

La tentation atlantiste ou l’autre façon

de dissoudre l’Europe politique

Le 08 juin 1966, à la conférence de Bruxelles, le général Charles De GAULLE officialisait le retrait de la France des structures dirigeantes de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). « Il s’agit, déclarait-il, de rétablir une situation normale de souveraineté (…) il ne s’agit pas d’une rupture mais d’une nécessaire adaptation. » Rien, à ses yeux, ne justifiait qu’un traité resta immuable quand les conditions qui ont conduit à sa conclusion se soient modifiées. L’évolution du contexte géopolitique mondial depuis sa signature à Washington le 4 avril 1949 imposait une autre lecture des rapports de forces internationaux. L’omnipotence du protecteur américain, sa stratégie, son action, étaient au cœur de ce retournement stratégique. Lors d’une conférence de presse, tenue à Paris le 21 février de la même année, le général faisait valoir son point de vue. « …les mesures d’applications qui ont été prises (…) ne répondent plus à ce qu’elle (la France ndlr) juge satisfaisant, pour ce qui la concerne, dans les conditions nouvelles. »

En revisitant cette alliance, le chef d’Etat français de l’époque voulait, au-delà de l’affranchissement de la tutelle américaine, confirmer la France dans son statut de puissance mondiale et de membre à part entière du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU). En dépit des quelques résistances qu’elle a pu susciter à son origine, cette ligne directrice de la politique étrangère française, fut vite tenue pour acquise par la presque totalité de la classe politique. « Allié et non soumis » était, jusque là, le poinçon du discours dominant. Quand les Britanniques se fourvoyaient en soutenant, inconditionnellement, les desseins guerriers du grand frère américain, la France, se flattait d’une indépendance souvent authentifiée par les faits. L’épisode, le plus récent et le plus notable, de cette politique aura été le discours de Dominique de Villepin, en tant que ministre des affaires étrangères à l’Assemblée générale de l’ONU, dans lequel il entendait témoigner de l’opposition de la France à la deuxième guerre d’Irak. Le chaos auquel on assiste, aujourd’hui, ne peut que plaider en faveur de cette distance juste et du refus de s’aligner sur les intérêts stratégiques américains en prônant un processus ancré dans la légalité internationale.

Pourtant, le bellicisme comme l’obstination à entretenir le chaos, sans oublier les mensonges de la Maison Blanche, n’auront pas raison des « certitudes » de Nicolas Srakozy. Quelques décennies après De GAULLE et une poignée d’années après la position chiraquienne, la France, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, change de cap, rompt avec ce qui, il n’y a pas si longtemps, semblait faire consensus dans l’héritage gaulliste. Le 26 mars 2008, le président français annonce au Palais de Westminster devant le parlement britannique – appréciez la symbolique – l’intention de la France de réintégrer les structures dirigeantes de l’OTAN et l’envoi d’un contingent supplémentaire de l’armée française en Afghanistan. Nicolas Sarkozy se défaisait, ainsi, de près de soixante ans « d’indépendance » vis-à-vis de la politique étrangère de l’Oncle Sam. Le lieu, l’opportunité et le contexte, dans lequel il choisit d’inaugurer ce « new deal » révèle, s’il en était encore besoin, les parentés idéologiques du néo-conservatisme français avec son aîné outre Atlantique et son cadet outre Manche.

Or, de surprise y en a-t-il eu vraiment ? Il serait, pour le moins, naïf de feindre l’étonnement quand les réalités du discours n’ont d’autres ambitions que de vous faire échouer sur les rives nord de l’Atlantique. La polémique, ayant succédée à cette annonce, et le mépris, dans lequel on tint le parlement français, ne sont pas de banales fautes de goût politique. Elles sont, l’expression assumée, d’une nouvelle coalition. Une manière indirecte d’habiter l’univers atlantiste, de se conformer à ses usages. Ceux qui, essentiellement à droite, s’obstinaient à croire à la force du legs gaulliste face à l’attrait transatlantique en ont eu, disons le simplement, pour leur compte.

Car, quand bien même l’on s’accorderait à attribuer la victoire de la droite à une certaine idée de la souveraineté nationale, à l’aspect bon teint d’un nationalisme que l’on prétendit combattre, à la reconquête du pouvoir par le politique,… dans les propos du prétendant à la fonction suprême hier, et du locataire de l’Elysée aujourd’hui, résonnaient et résonnent encore les accents d’une droite idéologiquement phagocytée par le néo-conservatisme américain. L’empressement à soutenir un Georges W Bush sur le déclin scelle cette appartenance à un corps de pensée unique. Accorder son appui à la politique d’un homme frappé d’un double discrédit, à la fois interne et externe, participe plus de la connivence idéologique que de l’intelligence stratégique, à supposer qu’il y en ait une. Ici est, donc, l’une des contradictions majeures de la politique de Nicoals Sarkozy.

Encore fraîchement élu, le président français, livrera la cartographie d’un monde traversé par une ligne de fracture nette entre un occident « éclairé » et un orient « ténébreux ». Dans une allocution prononcée au Palais de l’Elysée à l’occasion de la conférence des Ambassadeurs, le 27 août 2007, il commentait les obstacles auxquels nous serions confrontés, les défis à dépasser. Dans les premières loges nous retrouvons celui-ci. « (…) comment prévenir une confrontation entre l’Islam et l’Occident (…) La menace d’une confrontation, entre l’Islam et l’Occident. Nous aurions tort d’en sous-estimer la possibilité : l’affaire des caricatures en a été un signe avant-coureur. »

Les mots sont lâchés. Leur caractère tronqué, leur simplisme, profilent, paradoxalement, la cohérence de la démarche présidentielle. Participer à une guerre (Afghanistan) que tous les observateurs sérieux jugent perdue prend tout son sens. Observez les deux majuscules qui caractérisent Occident et Islam. Ils sont une ligne de démarcation voulue. Le magma confus dans lequel le monde est appelé à se fondre.

En adoptant la logique de blocs en confrontation permanente, la France réduit, volontairement, ses marges de manœuvres. Elle cautionne, politiquement, un projet global. Celui d’un pôle de puissance unique. Elle consolide le lien filial entre le néo-conservatisme US et son versant libéral européen. Une stratégie de l’alignement, doublement, perverse dans laquelle la France est appelée à devenir un satellite à l’image du voisin britannique pendant que l’Europe se condamnerait à n’être rien moins qu’une province américaine. Dans un monde où les centres de puissances glissent vers l’Asie, l’espace européen perd toute sa signification stratégique. En effet, l’Europe politique ne se légitime, historiquement, que si elle casse l’unilatéralisme présent et pèse sur le multilatéralisme futur. C’est-à-dire en se construisant comme un pôle de puissance affranchi de la tutelle atlantique actuelle. En cela, la politique de Nicolas Sarkozy est, deux fois, coupable car « (…) la France n’existe à l’échelle mondiale, ne peut justifier son siège au conseil de sécurité de l’ONU et sa possession de l’arme nucléaire, que lorsqu’elle représente un acteur autonome. Le monde n’a rien à faire de la France de Sarkozy. » (1)

La France était, jusqu’alors, une alternative possible à l’unilatéralisme américain. Tout en demeurant une puissance moyenne, comparativement aux Etats-Unis, elle représentait une certaine idée du monde, une échappatoire idéologique promise à d’autres alliances – européennes ou non – soucieuses de peser sur la marche du monde. Quand le 2 avril, au sommet de l’OTAN de Bucarest,  le président américain Georges W Bush se disait « très heureux » du soutien apporté par la France à son engagement en Afghanistan et que le lendemain Nicolas Sarkozy, lui répondait tel un écho : « Je voudrais remercier le président Bush pour ce qu’il a dit. Nous avons besoins de l’OTAN et d’une défense européenne. Nous avons besoin des Etats-Unis et les Etats-Unis ont besoin d’alliés forts. Cela ouvre la porte pour la France à une rénovation forte de ses relations avec l’OTAN. » L’un comme l’autre ne méconnaissaient, aucunement, les contresens contenus dans pareilles assertions. Les deux contresignaient, implicitement, le renoncement à l’antienne européiste la plus itérative : « L’Europe-puissance ». Est-elle morte pour autant? Difficile à dire. Ce qui, en revanche, demeure acquis est sa fragilité, pire, sa faiblesse. Un exemple parmi d’autres pour illustrer l’impuissance actuelle et les impotences à venir : le conflit israélo-palestinien. Tout en étant le plus grand donateur de l’autorité palestinienne, l’Europe, considère impuissante l’intransigeance d’Israël et de son protecteur américain. 

L’imposture n’en est que plus évidente quand on s’attarde sur les termes de ce retour vers l’OTAN. Autrement dit, dans le giron des Etats-Unis. Le terrorisme, Al Qaïda, la criminalité, … auraient, laisse-t-on entendre, supplanté le péril soviétique d’antan. Ces arguments, aussi crédibles que ceux qui ont régenté l’occupation de l’Irak, ne manquent,  cependant, pas de quelques porte-voix empressés. L’absurdité de la comparaison n’entame, vraisemblablement, pas leur aplomb.

La fin de la deuxième guerre mondiale avait, rappelons-le, accouché d’un monde bipolaire où deux camps se disputaient les zones d’influence. Ce que l’on désigne communément sous le vocable de « guerre froide » participait d’une logique de blocs stratégiques en concurrence. Des corps d’Etats identifiés et identifiables. Le mur de Berlin cristallisa, jusqu’à, sa chute cette tension tantôt sourde tantôt meurtrière. Le printemps de Prague, la guerre du Vietnam, l’agression américaine dans le Laos dans les années soixante, le plan condor en Amérique latine, l’élimination d’Allende, l’intervention soviétique en Afghanistan, etc.

Oser la substitution « guerre froide », « guerre contre le terrorisme » est une ineptie politique. Et pourtant ! Après nous avoir prophétisé la « Fin de l’Histoire » – formule pompeuse pour désigner le triomphe du capitalisme et la célébration d’un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis – les mêmes esprits doctes nous convient à la grande coalition contre le terrorisme. Selon des grilles de lecture, déjà entamées, le traumatisme du 11 septembre 2001, fut vite récupéré pour servir les desseins inavoués de la politique impériale américaine. Faut-il rappeler la destitution de Saddam Hussein et l’occupation de l’Irak ? La liberté et la démocratie sont les parangons d’une doctrine qui trouve une nouvelle justification morale dans la chute des tours jumelles. Or, l’« axe du mal » de Georges W Bush et ses « Etats voyous » n’exprime aucune originalité. Il est dans la droite ligne des concepts de ses prédécesseurs. « L’impitoyable conspiration monolithique » de John F. Kennedy et « l’empire du mal » de Ronald Reagan. Voilà qui nous confronte à une interrogation essentielle : quelle justification donner à des coalitions armées étatiques face à un danger, réel, mais au demeurant diffus ? Le terrorisme n’est pas un belligérant que l’on écrase sous le feu des armes. Il est un ennemi dont on prévient la nuisance.

L’évidence du constat nous pousse à dépasser l’explication militariste pour nous intéresser aux autres facettes de la problématique. « L’OTAN a traduit un fait de civilisation et se veut une étape sur la voie d’une structuration politique et économique du monde atlantique : telle est sa signification historique. » (2) Des mots comme « héritage commun », « civilisation », « monde atlantique », « Communauté » constituent le réservoir lexical timoré d’un projet qui, de nos jours, se déploie en tentant de créer une communauté occidentale soudée en la situant dans une aire géographique plus homogène. Il s’agit, pour les tenants de l’occidentalisme, d’achever une entreprise en construction depuis le XVIème siècle. Créer un « contre-centre » mondial : substituer à l’espace méditerranéen l’espace atlantique. La logique de bloc serait, ainsi, plus respectée. En effet, la méditerranée s’accommode mal des simplifications idéologiques des tenants du choc des civilisations. Le millénarisme des peuples qui compose le bassin méditerranéen force la nuance, introduit une complexité non sans conséquence sur la validité de la dichotomie Occident/Islam.

Et la construction Euro-méditerranéenne risque-t-on d’objecter. Elle n’obéit pas aux mêmes impératifs. Elle se conçoit sous le seul angle des échanges économiques et des coopérations entre Etats. Elle ne participe – et ses promoteurs ne s’en cachent pas – d’aucune logique de blocs. Suivez le guide Nicolas Sarkozy et vous y verrez plus clair. A Dakar, il pointait du doigt son assistance en accusant. « Le problème de l’homme africain c’est qu’il n’est pas assez entré dans l’histoire ». En Tunisie, devant un parterre d’entrepreneurs franco-tunisiens, il lance « vous avez la main d’œuvre peu qualifiée nous avons la formation et l’intelligence. » A Londres, il encense. « A ceux qui veulent opposer les cultures et les traditions du monde germanique, latin et anglo-saxon, je veux dire que nous partageons l’essentiel : le même humanisme, la même idée de l’Homme et que nous appelons la civilisation occidentale, ce que nous appelons le progrès, la démocratie, la liberté sont par-delà toutes les vicissitudes de l’Histoire, le fruit de siècle de dialogue ininterrompu entre nos philosophes, les vôtres et les nôtres, entre nos responsables politiques et entre nos deux peuples. » (3)

La modularité de la parole du président français en fonction de l’espace ne doit rien au hasard. Elle certifie des rapports de dominance. Ce ton paternaliste, accusateur ou laudateur selon les circonstances consacre la supériorité du référent socioculturel européen. Il atténue la frontière entre le rapprochement politico-militaire et l’adhésion au dogme intellectuel. Et c’est bien à la genèse d’un dogme que nous assistons : l’occidentalisme. Ce dernier, est la forme, politiquement, accomplie du choc des civilisations. Comprendre par là un monde sous tension permanente. Procureur zélé et consentant de cet occidentalisme, Nicolas Sarkozy, n’ignore rien des significations profondes d’une réintégration de l’OTAN dans le contexte actuel. « Je vais vous dire une chose : vous les Britanniques, vous êtes devenus pour nous un modèle, une référence. » (4) Eriger les Britanniques en exemple pour

la France a une portée symbolique forte. L’économie n’en est que le vernis avouable. Il est, en réalité, question de la perception politique des rapports internationaux. Une flatterie indirecte, quoiqu’à peine voilée, des Etats-Unis. « Je crois à la nécessité de l’OTAN (…) Je crois à l’amitié historique avec les Etats-Unis d’Amérique et personne ne me fera renoncer à cette conviction. » (5)

L’enthousiasme de cet homme qui accéda à la plus haute marche de la république en magnifiant la France n’en est que plus curieux. Par delà, l’erreur stratégique, il y a, pour peu que l’on s’attelle à dépasser l’immédiateté des faits, la foi en une immanence civilisationnelle occidentale. Voici, qui guide une démarche étrangère au pragmatisme politique et aux rêves de grandeur d’un pays appelé à se dissoudre dans l’unilatéralisme états-unien.

Dans, « De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis », Noam Chomsky convoque la formule « nouvelle grande stratégie impériale ». Nous l’incorporons à la démonstration (tout en rappelant les réalités consignées dans cet ouvrage) parce qu’elle explicite la nature effective d’un tel engagement. Parue dans, Foreign Affairs, la revue de référence de l’establishment, édité par le conseil des affaires étrangères, elle annonçait, implicitement, l’invasion de l’Irak en septembre 2002. Mieux, elle présageait la National Security Strategy (SSN) de l’administration Bush. Les Etats-Unis y défendent leur intention de dominer le monde et de détruire toute puissance susceptible de les défier. La légitimité internationale y est jugée trop contraignante pour s’y conformer. Les Nations unies, pour reprendre le modéré Colin Powell, n’auraient d’autre  « utilité » que celle d’entériner les décisions de Washington. Auquel cas, ils se mueraient en club de discussion. Limpide !

Il serait, néanmoins, faux de croire à une spécificité de l’administration Bush. La guerre fait partie intégrante de la politique étrangère des Etats-Unis. L’auteur inventorie quelques annonces sans ambages. Madeleine Albright affirmait dans la même revue l'approbation, différenciée mais constante, de cette doctrine par tous les présidents américains. Elle eut à le certifier, au nom de l’administration Clinton, au Conseil de sécurité de l’ONU. Les Etats-Unis, insistait-elle, se donne le droit d’agir « multilatéralement si possible, mais unilatéralement si nécessaire. » Plus tard, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, elle sera la défenderesse du droit de « recourir unilatéralement à la force militaire » pour protéger les intérêts vitaux de son pays. Ce qui, de son point de vue, inclut de « garantir l’accès illimité aux marchés clés, aux ressources énergétiques et stratégiques ». Un recours qui ne se sent pas l’obligation d’invoquer des prétextes du type de ceux inventés par le couple Bush-Blair pour envahir l’Irak.   

Manifestement, la coopération au sens américain se nomme accommodement, pour ne pas dire allégeance. Comment, dans ce contexte, la France pourrait-elle exister comme force de proposition recevable ?

Lier la sécurité européenne à l’OTAN la transforme de fait en instrument dans la réalisation du « nouvel ordre mondial ».

La France comme l’Europe y perdent assurément. La première deviendrait un supplétif parmi d’autres des Etats-Unis sur le Vieux continent tandis que la seconde disparaîtrait dans ce que De GAULLE dénommait, déjà, un « protectorat américain » sur l’Europe « sous le couvert de l’OTAN ». (6)

Raouf BOUTBIBA

(1)  Emmanuel Todd dans un entretien accordé à Marianne

(2)  L’O.T.A.N., Claude DELMAS, ed. PUF

(3)  (4) (5) Discours de Nicolas Sarkozy au Palais de Westminster, le 26/03/08

(6)  Conférence de presse du général De GAULLE (Paris, le 21/02/1966)

juillet 29, 2007

France/Immigration et identité nationale

Quand la France se regarde par le petit trou

de la lorgnette

Les déclarations de campagne enthousiasmées l’avaient promis. L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république l’a concrétisé. La France est – pour combien de temps ? – dotée d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Plus qu’une nouveauté ; un corps étranger dans une tradition politique rétive à la culture des particularismes. 1789, la République, … avaient promis une communauté du droit et de la justice qui réconcilierait chacun, autant avec soi, qu’avec les autres. Une promesse que beaucoup s’acharnent à construire patiemment depuis …? Quelques siècles déjà ! Le 6 mai 2007, (la démocratie est ainsi faite) cet homme, qui choisit de faire « sienne » cette promesse, fut, par le suffrage universel, élevé au rang de commandeur d’une nation française portant dans ses entrailles les joies et les peines de ce serment. La victoire était là. Réelle mais non consommée. Le vin de la démocratie n’allait pas enivrer tous les enfants de la République. Cette fois-ci, le jeu des urnes ne fit pas, seulement, des déçus, il accoucha, comme dans des temps que certains pensaient révolus, d’inquiétudes multiples. Les mots du nouveau locataire de l’Elysée résonnaient tels des clochers exaltés dans une tradition républicaine peu emportée par autant d’emphase. Elle crut vaciller, laissant échapper des appels à la résistance.

Dans une campagne électorale où excès et surenchères se disputaient le podium de la dignité politique, la France eut la place de choix. On l’a chantée. On l’a louée. L’a-t-on écoutée ?

Pour Nicolas Sarkozy, la nation méritait une renaissance digne après la souillure de mai 68. Le propos détonait. Il tranchait avec les « courtoisies » habituelles. Il fallait faire trembler l’adversaire. Le PS frétilla. Ségolène Royal exhortait les Français à se réapproprier leur drapeau. Appel pathétique d’une gauche désincarnée quand le chef de la droite orchestrait une contre-révolution réactionnaire qui s’acheva par son sacre. La « rupture » tant prônée par Sarkozy était là. Non plus comme l’expression de circonstance d’une joute électorale mais d’un couronnement idéologique. La marque de fabrique d’une droite plus convaincue de ses valeurs, même les plus archaïques.

Sachant une grande partie de l’électorat hostile aux sirènes nationalistes, le propos, pris le soin de prendre des accents de contestation.

La séduction en politique ne passe-t-elle pas par le non à l’ordre établi, au refus du convenu ?

Cependant, de rupture il n’y en aura point. La cassure est en réalité continuité. Dans un jeu de chaises musicales, assez astucieux du reste, le détenteur du pouvoir adopta une attitude victimaire pour mieux vilipender les porte-voix du désordre et de la régression. Les événements de la gare du nord comptent parmi les exemples les plus édifiants. La seule interrogation sur les tenants et les aboutissements de ce fait divers était devenu un plaidoyer en faveur des «fraudeurs» et des « tricheurs ». On s’excuse en permanence d’avoir osé souffler les « craintes du peuple ». On adule « la victime ». On accable « l’accusé », on en fait un coupable avant la prononciation du jugement.

La prouesse consistait à transfigurer un conservatisme sans complexe en moteur du changement nécessaire en entonnant, à satiété, le mot « rupture ». La  technique survécue à la campagne pour devenir un véritable mode de communication politique. « Depuis plus de vingt ans, prononcer le mot « immigration » était devenu en France une manifestation d’extrémisme, de xénophobie, voire de racisme. ». C’est ainsi que Brice Hortefeux nous invite à lui prêter oreille attentive dans une tribune publiée dans le Figaro du 1er juin.

La centralité de la question migratoire avant, pendant et après l’élection présidentielle n’a rien d’exceptionnel. Elle relèverait, presque, de l’historique. La tradition politique française abonde en exemples similaires. Belges, Italiens, Espagnols, Algériens, Portugais, … ont tour à tour fait les frais d’un délit de non appartenance à la grande nation.

« (…) l’immigration a fait l’objet de deux grands types de discours politiques. Le premier ancré à gauche, privilégie «l’intégration» alors que le second ancré à droite et à l’extrême droite, mobilise le lexique de l’identité nationale. » (1)

Un conflit de toujours entre une gauche, héritière de la révolution française, et une droite, non débarrassée des germes du monarchisme. Le vocabulaire explicitement raciste en moins, la configuration n’a pas beaucoup changé. à ce détail près qu’aujourd’hui nous avons un ministère, non de l’immigration, ce qui eut paru logique afin de mieux organiser les conditions de séjour des étrangers en France, mais d’un ministère, de l’immigration et de l’identité nationale. Une association, qu’une partie de la droite accueillie avec la chaleur que sa conscience lui dictait, que l’extrême droite  applaudit des deux doigts en attendant la suite, que la gauche critique sans fard, … Aligner dans un intitulé unique, immigration et identité française, participe, quoi qu’en disent les porteurs du projet, de la confrontation voulue. De l’antagonisme essentialiste. Une opposition des corps qui ne peuvent se confondre l’un dans l’autre.

En annonçant le 8 mars sur France 2 la création d’un «ministère de l’immigration et de l’identité nationale» Nicolas Sarkozy n’ignorait rien, ni des conséquences, ni des retombées d’une telle déclaration. En sus, du réservoir de voix frontistes, il se savait l’expression politique d’un courant de pensée portée par des intellectuels médiatiques. Ces derniers, allaient vite prendre à leur compte une proposition dont l’inspiration ne leur est pas, forcément, étrangère. Car, même si on se défend d’épouser des thèses nationalistes, la tonalité y est. « Le nationalisme n’est plus véhiculé aujourd’hui par des militants en uniforme, faisant le coup de poing dans la rue contre les «métèques », mais grâce à des petites phrases diffusées dans toutes les chaumières par les grands groupes audiovisuels. Avant d’être lancées dans le public, ces petites phrases sont mûrement réfléchies par les nouveaux techniciens de la propagande politique que sont les conseillers en communication. Ce nationalisme ne s’exprime plus à l’aide d’un discours explicite, comme c’était le cas auparavant, mais avec des formules qui, comme les slogans publicitaires, ont pour but de déclencher des réflexes chez les citoyens-consommateurs. (…) ces réflexes sans avoir besoin de tenir un discours nationaliste explicite, ils peuvent accuser leurs adversaires de « mauvaise foi » et de dénoncer les « procès d’intention », comme l’a fait récemment Nicolas Sarkozy. (…) Ces formules sont testées avant d’être annoncées publiquement et elles ne sont mises en circulation que si des sondages ad hoc montrent qu’elles sont «bien perçues par l’opinion» » (2) Observer les enquêtes d’opinions, concomitantes ou postérieures, aux déclarations de campagne il y a quelques mois, aux décisions de gouvernement aujourd’hui.

Les défenseurs de ce nouveau corps de gouvernement partent d’un postulat pragmatique et politiquement défendable, à savoir la gestion du phénomène migratoire, pour nous entraîner dans un univers de confusions et de suspicions continues. En effet, à y regarder de plus près, l’incertitude grandit. «Maîtriser l’immigration n’implique pas seulement la réguler, cela signifie aussi la choisir. Aujourd’hui en France, seulement 7 % des titres de séjour accordés le sont pour des raisons professionnelles.» (3) En s’exprimant ainsi, le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement, s’inscrit en droite ligne de la politique prônée depuis cinq ans par Nicolas Sarkozy à travers son concept d’« immigration subie » et d’« immigration choisie ». Les modèles d’immigration canadien et britannique sont les principales sources d’inspiration du président de la république qui, en la matière, confirme avec plus de force (et les précautions d’usage) sa vision des choses dans la lettre de mission adressée à Brice Horetefeux le 09 juillet 2007.

« La France doit rester un pays ouvert à l’immigration. »

Cette profession de bonne foi du chef de l’Etat ne convainc que les convertis. Les données, dont fait état son ministre, indiquent une orientation restrictive soutenue par une logique répressive. Les objectifs chiffrés, que l’on communique, militent en faveur d’un système de fermeture qui ne tient, nullement, compte des contingences politiques et économiques d’un monde de plus en plus globalisé. Un échantillon ? Une augmentation de 140 % des reconduites effectives aux frontières entre 2002 et 2006 avec un objectif de 25000 pour 2007. Comment croire aux vertus de l’ouverture et de l’humanisme claironnées, ça et là,  quand il est question d’installer des « plafonds d’accueil » où l’immigration de travail devrait représenter 50 %. Une perspective qui, par un effet mécanique, tend à réduire toutes les autres formes d’immigration. Désigné du doigt, le regroupement familial est considéré comme la première source migratoire. Il en sera la première victime. Une remise en cause, implicite, du droit de vivre en famille pour l’immigré. Fonctionnaliser la première forme d’immigration (économique) et indexer la seconde (familiale) est l’acte premier d’une entreprise de stigmatisation, savamment, pensée.

Le discours de Nicolas Sarkozy ne procède pas, uniquement, par amalgames. Les lignes de partages ne sont jamais claires. Immigration légale, immigration clandestine, identité nationale, repentance, … sont les paradigmes interchangeables d’un discours néo-nationaliste. Discours de circonstance ou expression d’une conviction profonde ? La question est, presque,  sans intérêt. Seules les conséquences, de ce type de procédé, comptent.

Tenter de séparer l’opportunisme politique du dogme directeur est, déjà, dépassé tant est périlleuse l’entreprise d’éveil des instincts conservateurs de la société. Les constantes du discours du président de la république forcent les scepticismes et les craintes de tous les républicains convaincus de la supériorité de la notion de citoyenneté et de sa capacité à absorber les différences ; reléguant leur expression à une singularité dissoute dans le contrat social. 

Pourquoi, donc, ce discours et pourquoi maintenant ?

Ces accents nationalistes en augmentation ne sont pas le propre de la France. Depuis quelques années le risque était présent. L’alerte couvait dans une Europe livrée à une droitisation établie dans l’espace publique. Le Vlaams Bullock en Belgique, les Pays-Bas et leur prêtresse – et pour une grande part inspiratrice de Nicolas Sarkozy – de l’identité nationale hollandaise Rita Verdonk, … ne sont que quelques-uns des modèles les plus saillants.

Procéder par oppositions simplificatrices permet de piocher dans le réservoir de voix conservatrices. Une certaine gauche n’est pas en reste d’ailleurs. La flatterie et l’exaltation comme fil conducteur d’un discours incapable d’aborder le problème dans sa complexité. Porteur politiquement, le raccourci ne peut, malgré cela, être cantonné à ses seuls fins électoralistes. Il est, clairement, dangereux à terme. Mais enfin, y aurait-il une honte quelconque à s’affirmer Français? Serait-il interdit de porter, fièrement, son appartenance nationale ? à priori, rien ne s’y oppose. Pourtant ! à écouter Nicolas Sarkozy, il n’en est rien.

Une honte étrange serait en train de s’inscrire dans l’ADN français menaçant jusqu’à son harmonie, son existence, ... Le discours de Sarkozy est doublement dangereux. D’abord par ce désir de sublimation vide de toute autorité critique ensuite par l’institutionnalisation de synonymie et d’antinomie potentiellement périlleuses. En déclarant  que la politique de l’immigration d’aujourd’hui est « l’identité de la France dans trente ans. » (4) il conflictualise la question en suggérant une transformation profonde du champs social. Plus encore, il assure la réalité d’une France qui refuse, toujours, de s’accepter comme pays d’immigration. Immigration et identité ne seraient donc pas moins qu’antinomiques. Au fait, qui se souvient de Léon Gambetta, le fils de commerçants italiens, ou d’Emile Zola, le fils d’ingénieur italien,…

Pour argumenter son projet la droite n’hésite pas à piocher, dans et en dehors des travers de l’actualité. Elle y tente une réécriture de l’histoire, « (…) devenue un instrument au service de la légitimation du pouvoir et de ses choix politiques et économiques. Lors de la campagne présidentielle, le futur chef de l’Etat a insisté sur la reconnaissance du rôle positif de la colonisation et remis en cause le travail critique des chercheurs sur les responsabilités de la France dans certaines périodes criminelles. » (5) Un des arguments majeurs du renouveau auquel nous sommes conviés d’adhérer est celui-ci. Construire l’avenir en sublimant le passé. Conter l’histoire comme une unité magnifiée. Il est, à l’évidence, difficile de dissocier cette résurgence de deux événements essentiels. La loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la colonisation et la militance en faveur de la reconnaissance de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Ces invités, lourds et persistants, de la campagne et de son après, sont dans l’idéologie de la droite actuelle les parangons d’une repentance anti-française. Or, qui sont les porteurs de cette mémoire honteuse sinon les immigrés d’hier et d’aujourd’hui ; leurs enfants et leurs petits enfants. Des générations que la société, encouragée en cela par les politiques, tient en suspicion continuelle. Dans cette, optique, la sublimation de la maison France est un discours de l’illégitimité de la différence ; de son opposition aux sources originelles de la nation. Quand l’affirmation se fait exhibition, l’exhibition sublimation, la déraison en devient, pratiquement, la norme. Le discernement est éludé. Dans une conformation discursive où le lexique, les diachronies de l’histoire, les synchronies du présent, … se mêlent confusément, l’immigration est l’artefact désigné dans une harmonie à préserver. Néanmoins, une récurrence émerge. Implicite, quoique, forte. Toutes les immigrations ne se valent pas. Une, en particulier, paraît être visée. La maghrébine, l’africaine.

La référence, toujours positive, aux valeurs de la civilisation judéo-chrétienne – ce néologisme, normé à force de répétitions, mais non moins curieux étant donné l’histoire de ces deux religions – parallèlement à une stigmatisation quasi systématique de tout ce qui est musulman, le mouton dans la baignoire sur TF1, pour ne citer que cette incongruité, éclaire un a priori négatif. « Dans le monde qui naît, les relations entre les états et les groupes appartenants à différentes civilisations ne seront guère étroites, mais souvent plutôt antagonistes. Cependant, certaines relations intercivilisationnelles porteront plus au conflit que d’autres. Au niveau régional, les lignes de partage les plus violentes opposent l’islam et ses voisins orthodoxes, hindous, africains et Chrétiens d’occident. (…) Les chocs dangereux à l’avenir risquent de venir de l’interaction de l’arrogance occidentale, de l’intolérance islamique et de l’affirmation de soi chinoise. » (6)  Cette distanciation culturelle, ainsi défendue, est illustrée par l’introduction dans l’espace discursif républicain d’un vocable civilisationnel inspiré de la théorie du « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. La référence à la chrétienté historique de la France déborde l’espace de l’immédiateté politique en inaugurant une ère plus globale. Les proximités idéologiques s’y révèlent dans des mots, parfois, convenus, souvent, substantiellement, indistincts. « La civilisation à laquelle il (un habitant de Rome ndlr) appartient est le niveau d’identification le plus large auquel il s’identifie. Les civilisations sont les plus gros « nous » et elles s’opposent à tous les autres « eux » » (7).  L’actualité aidant, cette vision du monde se refuse à croire en, une quelconque, cohabitation des différences, d’absorption, possible, des conflits. L’autre y est un adversaire et non un vis-à-vis intelligible. Et pour cause, l’impossibilité, pour le plus grand nombre d’entre nous, de dépasser notre singularité civilisationnelle. Nous ne sommes, en réalité, pas loin d’un certain délire ethnocentrique entretenu, entre autres, par Philippe De Villiers. Le sarrasin hier, l’immigré aujourd’hui. Un délit de métèque serait-il en train de se construire sous nos yeux?

L’association, immigration/identité nationale, inocule dans les esprits anxiétés et pressentiments.

    

Une sorte d’imminence du danger face auquel il faut réagir. L’immigration issue du passé coloniale et esclavagiste est en première ligne car elle déforme le miroir radieux dans lequel on voudrait bien se réfléchir. « La repentance est une forme de haine de soi. ». La phrase est de Nicolas Sarkozy. Elle mêle, indistinctement, l’anti-immigration et l’anti-repentance. Sublimer la nation c’est éviter qu’elle se repente. Telle est la substance du propos. Les discours nationalistes se veulent porteurs de la dignité perdue. Une démarche, également curieuse, dans tous les pays traversés par cette tentation. Le rêve de grandeur ne s’accompagne-t-il pas, en permanence, d’une apologie de l’exception ? Drôle de vision quand l’histoire apostrophe : formater le destin d’une nation, c’est la condamner à l’immobilisme. Une précaution qui n’émeut guère ceux qui constituent le corps de pensée du président de la république. « Qu’est-ce, en effet, que la repentance, sinon une arrogante désaffiliation ? Sous l’apparence de la contrition, le présent s’applaudit de sa supériorité morale sur un passé criminel. » (8). Porter un regard critique sur soi et sur son identité serait une forme de déni, d’abjuration de son être. Ceci, est le verdict des protecteurs de mémoire française. Or, la sentence qui touche cette « désaffiliation » dont on accable les contradicteurs rappelle, un autre, « Je ne me repens pas ». D’Aussaresse (*)  celui là.

L’auteur le revendiquerait-il ? Ressentirait-il la fierté altière de ce criminel de la Bataille d’Alger ou se désolidariserait-il de lui, quitte à se désaffilier, à son tour ? Qu’est-ce qui, en définitive, sépare les deux, sinon un infini sens de la raison contre les crimes de l’histoire et les erreurs de la conscience. « Ce qui est nouveau, c’est que chaque immigré veut que l’histoire de France commence avec lui. (…) La différence aujourd’hui c’est que l’histoire n’unifie plus. Pour les Indigènes de la République, l’histoire de France, c’est la leur, un point c’est tout. Et c’est là où tout se noue, notamment le discours sur la repentance qui rend indigne, inacceptable et inhumain le rappel du passé, car le passé, c’est aussi un effet de l’esclavage, la colonisation, Sétif, etc. Il n’y a donc plus comme histoire que ce qu’on apporte avec soi. » (9).

Au-delà de l’aspect discutable de pareilles assertions, l’auteur de ces lignes omet de dire ou feint d’ignorer un « détail », quelque peu, fondamental. L’histoire que porte dans ses valises défraîchies cette immigration décriée et dans ses yeux, sa descendance est, aussi et surtout, l’histoire de France. Elle est celle d’un corps qui, bouge en son sein depuis plusieurs générations. L’identité de la nation ne peut, en faire l’économie. Elle ne peut délaisser sa souffrance lorsque, en dépit, de la douleur ressentie, il vibre à l’unisson du cœur national.

 

Car qu’est-ce qu’une nation en fin de compte ?

La réponse à cette question ne se risquera pas dans les méandres des définitions multiples pour se contenter de la plus triviale d’entre elles. La plus immédiate et la plus palpable dans les discours autant politiques qu’intellectuels. Une nation est une communauté qui se reconnaît dans une même unité linguistique et historique. Mais une unité globale. Une identité préétablie, continuant une  succession harmonieuse, indemne de tout agrégat dégradant, est un non-sens historique. Une ineptie en pousse dans un cerveau intégriste.

« L’identité française est à la fois l’héritage de notre histoire et l’avenir de notre communauté nationale. (…) Notre identité est une réponse à la fois à la mondialisation et aux communautarismes. Lier immigration, intégration et identité n’a rien de honteux. Cacher notre identité à ceux qui souhaitent s’installer en France reviendrait à renier les valeurs qui ont forgé notre histoire (…) L’identité nationale n’est pas un concept, c’est une boussole pour les Français et pour toutes celles et ceux qui aspirent à le devenir. » (10)

La tentative d’explicitation du ministre Brice Hortefeux, n’apporte pas plus de réponses qu’elle ne pose de questions. Elle s’apparente à la possession d’un ectoplasme malléable au gré des ambitions politiques. S’il ne s’agit pas d’un « concept », tout juste, d’une « boussole », la direction, vers laquelle orientent les discours des adeptes du projet, en est autre. Ils suggèrent, au contraire, une forme de clôture. L’héritage ethnoculturel vient s’y confronter au patrimoine républicain. Un système de pensée idéalisant relevant plus de la fantasmagorie que de la réalité historique. Une invite à la rationalisation de la légende. Une adhésion infatuée aux mythes fondateurs de la nation. La menace de délégitimer l’appartenance française d’une bonne partie de notre population. Il est, d’ailleurs, utile d’apporter une attention particulière au rôle dévolu à la langue dans ce nouveau processus de maîtrise de l’immigration. L’obligation d’apprentissage du français – préalable au séjour en France – suscite plus la réserve que l’entrain. La signature, obligatoire, d’un contrat d’accueil et d’intégration pour tous les membres d’une famille désireuse de résider en France, dans leur pays d’origine, en fait un instrument de discrimination là où il est question d’agglomération sociale. La démarche est cohérente et continue. Elle a été baptisée lors de la campagne présidentielle.

Associer, comme l’a fait le candidat Nicolas Sarkozy, le souvenir et le présent de la langue française à Antoine de Rivarol et son discours apologétique est, particulièrement, intriguant. Citer un monarchiste et un anti-républicain pour dire son amour de la langue française ne paraît répondre à aucune finesse politique. Peut-être à d’autres considérations ?

Dans ce rapport, potentiellement conflictuel, on fait jouer à la langue un rôle, éminemment, politique. Elle est un outil de sélection. Pourtant l’unité linguistique de la France est une construction, historiquement, jeune. Elle ne découle d’aucune évidence historique ou continuité naturelle. L’ordonnance royale de Villers-Cotterêts de 1539 imposant l’usage de la langue française dans les actes officiels de justices charrie, excusez le rappel, son lot de détresses. Il n’est, nullement, question ici de remettre en cause le primat du linguistique dans tout processus d’intégration mais d’indexer les fausses évidences là où il y a édification. Un nom, parmi tant d’autres est, à mettre au crédit de la république. Eva Joly, une des juges de France les plus appréciés aujourd’hui, aime à rappeler que, quand ses pieds avaient foulé le sol de ce pays, elle ne savait pas demander son chemin. Aujourd’hui, elle participe à l’écriture de l’histoire judiciaire de la nation.

Pendant qu’une partie de l’opinion, nous dit-on, exulte au passage du président ; qu’une certaine presse chante son action présidentielle comme autant de renaissances – Oh! Pardon de ruptures – « Mohamed » et « Mamadou » s’inquiètent d’une France qui, même colorée, ne les voit plus. 

Et quand on demande à ces petits immigrés anonymes, perdus dans les arcanes de l’administration, qu’est-ce que la France pour vous? Ils n’hésitent, ni ne se perdent en conjectures : la république, la liberté, la démocratie, la justice, … Leurs réponses ont la hauteur de leur simplicité. Ils n’ont pas l’indignation ponctuée – « Renversons les statues, déchirons les légendes. Célébrons Trafalgar et Waterloo, et renions Austerlitz » –  de Max Gallo accusant les ennemis de la grandeur française dans son pamphlet, Fier d’être français. Ils méconnaissent ces batailles psalmodiées par le fils, d’immigré italien, mais ne sont pas peu fiers de vivre sur la terre de la république.

«Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois, en instrument de guerre.»(11) La grandeur d’une nation ne se mesure pas aux parures dont elle se pare mais à la majesté des vérités qui la composent. Elle n’est pas, celle étroite et figée, du petit trou de la lorgnette.

Raouf BOUTBIBA

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Cet article a été publié dans S&F - Savoirs et Fromation N64.

(1)  (2) Gérard Noiriel dans Le nationalisme « soft » de Nicols Sarkozy,

Mouvements le 29/03/07

(3)  (10) Brice Hortefeux dans Immigration, identité, développement :

trois missions étroitement liées, Le Figaro du 1er juin 2007

(4)  Nicolas Sarkozy dans Le Journal du Dimanche du 11 mars 2007

(5)  Claude Liauzu dans Ministère de l’hostilité,

Le Monde Diplomatique de juillet 2007

(6)  (7) Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, ED Odile Jacob

(8)  Alain Finkielkraut dans un entretien titré Comment peut-on être français, Le Figaro Littéraire, le 15/03/07

(9)  Max Gallo ibid.

(*)  Voir Torture/Guerre d’Algérie sur

http://raouf.typepad.com/scribouillard/evnements/index.html

(11)  Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, ED Grasset.